Du parcours professionnel à la santé : l’apport des collaborations européennes

Depuis janvier 2026, Constances fait partie d’un vaste consortium européen rassemblant 24 cohortes de 8 pays différents, soit plus de 20 millions de personnes. Objectif : mutualiser méthodologies et publications pour répondre à une question essentielle : comment les expositions rencontrées au travail influencent-elles notre santé ?

A leur intégration dans la cohorte, les volontaires de Constances ont complété un calendrier professionnel en indiquant tous les emplois successifs occupés pendant leur carrière. Ces informations ont permis aux chercheurs de bâtir une incroyable base de données rassemblant un total de 637 149 épisodes de vie professionnelle pour 198 255 volontaires, soit la plus importante base de données de ce type à l’échelle internationale. « Reconstituer ces historiques est crucial car les risques professionnels sont un déterminant important de la santé, mais ils sont souvent sous-estimés » soulignait Marcel Goldberg, co-fondateur de la cohorte Constances, dans un de nos articles publié en 2018.

Plongez dans les matrices

Ces historiques professionnels sont la première pièce du puzzle. La deuxième est de relier les métiers exercés au cours de leur vie par les volontaires de Constances à des facteurs de risques professionnels, par exemple un emploi de peintre dans le bâtiment à une exposition à un solvant spécifique. Pour ce faire, les chercheurs utilisent des outils spécifiques appelées matrices emplois-expositions, surnommées JEM en anglais pour Job-Exposure Matrices.

« C’est ici que les différentes sources de données de la cohorte deviennent particulièrement puissantes : les autoquestionnaires décrivent ce que les volontaires rapportent individuellement comme expositions et les matrices emplois-expositions permettent d’explorer de manière systématique et standardisée un spectre beaucoup plus large de facteurs de risques » indique Hanifa Bouziri, chercheuse et référente en santé-travail dans l’équipe Constances.

Par exemple la matrice JEM-Constances développée par l’équipe d’Alexis Descatha (IRSET) à partir de Constances, permet d’estimer 27 facteurs de risques physiques et biomécaniques (postures contraignantes, port de charges lourdes, mouvements répétitifs…) pour plus de 400 professions.

Exemple de 2 lignes de la matrice JEM-Constances. A noter : ces matrices reflètent un niveau d'exposition moyen et ne tiennent pas compte de l'hétérogénéité de l'exposition des travailleurs et travailleuses au sein d'un même emploi. Source : Descatha, Evanoff & Fadel, Revue du Rhumatisme, 2026.

Passez à une dimension européenne 

Outre les contraintes physiques et biomécaniques, le travail peut aussi exposer à des substances chimiques, au bruit, à des horaires de travail particuliers… De plus, plusieurs expositions peuvent se succéder ou se cumuler tout au long d’une vie professionnelle. Les chercheurs parlent d’exposome professionnel. Pour appréhender cet  exposome, il est nécessaire de disposer d’une grande diversité de matrices emplois-expositions.

Pour ce faire, Constances a participé au projet européen EPHOR, pour Exposome Project for Health and Occupational Research, qui a regroupé des spécialistes issus de 12 pays différents. Financé par l’Union européenne de 2020 à 2025, il avait pour ambition de développer des méthodes communes pour mesurer l’exposome professionnel et en étudier les conséquences sur la santé. 

Dans ce cadre, les matrices emplois-expositions des partenaires ont été évaluées, comparées, rassemblées. Cela a été par exemple le cas de JEM-Constances, qui a été rapprochée de 3 matrices développées en Finlande, Norvège et Suède. Les équipes ont comparé les définitions des expositions, les systèmes de codages des métiers et les niveaux d’exposition attribuées à chaque profession. 

Au final, une méga-matrice européenne, dénommée EuroJEM, a été constituée. Elle rassemble 8 matrices harmonisées à l’échelle européenne pour plusieurs grandes familles d’expositions professionnelles : les substances chimiques et particules, le bruit, la chaleur, la charge physique, certains facteurs psychosociaux, les agents infectieux aéroportés ou encore les rayonnements ultraviolets solaires.

Les données de Constances ont contribué à construire un outil français, puis cet outil est devenu l’une des briques d’un outil européen dont la performance a pu être vérifiée dans plusieurs pays.

Hanifa Bouziri

Analysez les impacts sur la santé

Dans la continuité du projet EPHOR, est né en 2026 le consortium OMega-X, pour European Occupational Exposome Mega cohort Consortium, rassemblant 24 cohortes de 8 pays européens, soit plus de 20 millions de volontaires. L’objectif est de mener des analyses comparables à grande échelle.

Un exemple ? Pour la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), les chercheurs ont utilisé les histoires professionnelles de participants de Constances et de l’European Community Respiratory Health Survey, une autre grande étude européenne, et les ont reliées à 6 matrices emplois-exposition d’EuroJEM, couvrant 49 expositions chimiques, physiques et ergonomiques. Dans Constances, les analyses ont fait ressortir une association significative entre 3 expositions professionnelles et la BPCO : les fumées d’échappement diesel, la silice cristalline respirable et les poussières minérales.

« Chaque équipe applique le même protocole à ses propres données afin d’étudier les associations entre les expositions professionnelles et les indicateurs santé. Les données individuelles des participants restent sous la responsabilité de chaque cohorte et n’ont pas besoin d’être regroupées au sein d’une base internationale. Ce sont les résultats des analyses, et non les données individuelles, qui sont ensuite comparés entre les cohortes. Cette approche permet à la fois de préserver la confidentialité et la sécurité des données et de tirer parti de l’expertise de chaque équipe sur sa propre cohorte » précise Antoine Duclos, directeur de Constances.

L’enjeu sera désormais d’examiner un éventail encore plus large d’expositions professionnelles en relation avec de nombreux événements de santé disponible dans Constances : cancers, maladies cardiométaboliques, musculosquelettiques, neurodégénératives ou respiratoires, mais aussi de santé mentale. Il s’agira de mieux comprendre comment ces expositions se succèdent, se cumulent ou se combinent au cours de la vie professionnelle des volontaires, en tenant compte également de leur environnement résidentiel. Cette nouvelle étape est d’autant plus importante que le monde du travail continue d’évoluer. De nouveaux métiers apparaissent, les organisations et les procédés de travail se transforment et, avec eux, de nouvelles contraintes et de nouvelles expositions peuvent émerger.

L’actualisation des parcours professionnels des volontaires au cours des prochaines années permettra de suivre au plus près ces transformations et d’enrichir notre compréhension de leurs effets sur la santé.

Antoine Duclos

 

Références bibliographiques :

Turner et al. Cohort Profile: The European Occupational Exposome Mega Cohort Consortium (OMega-X)Int J Epidemiol2026. DOI: 10.1093/ije/dyag151

Descatha, Evanoff & Fadel. Les matrices emplois expositions au service de l’évaluation du risque de troubles musculosquelettiques. Revue du Rhumatisme. 2026. DOI: 10.1016/j.rhum.2026.08.003

Kynde et al. The occupational exposome and new-onset COPD: longitudinal analyses of two European cohorts. Annals of Work Exposures and Health. 2026. DOI: 10.1093/annweh/wxag065

Solovieva et al. Development of a gender-specific European job exposure matrix (EuroJEM) for physical workload and its validation against musculoskeletal pain. Scand J Work Environ Health. 2025. DOI: 10.5271/sjweh.4203

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